Tanguy, un retour malvenu edit

May 16, 2019

18 ans après le premier opus, Tanguy est de retour (Tanguy le retour, sorti en salles il y a quelques semaines). L’occasion, non pas d’évaluer la qualité du film (plutôt éreinté par la critique et vite disparu des écrans), mais d’apprécier la crédibilité du scénario de ces deux films qui sont censés partir d’un phénomène sociologique pour en faire la trame d’une comédie de mœurs.

Le premier film avait été un succès, à tel point que l’expression Tanguy est rentré dans le langage courant et a fini par imposer l’idée qu’elle décrivait une réalité sociologique bien tangible, celle d’une jeunesse irresponsable qui profite de la bienveillance coupable des parents pour prolonger au-delà de toute raison un état de vacuité et de confort sans contrepartie. Or cette idée est fausse, c’est ce que je voudrais montrer dans ce court billet.

Pas de prolongation de la vie chez les parents

Tout d’abord, l’idée couramment admise que la vie chez les parents s’est fortement prolongée n’est pas vérifiée. Selon l’enquête Emploi de l’Insee, la proportion de jeunes de 25 à 29 ans vivant chez leurs parents a oscillé autour de 20% depuis 1995 : elle a plutôt baissé jusqu’en 2008 (16%) pour remonter ensuite (21% en 2015), mais sous l’effet de la crise économique et financière qui s’est déclenchée à cette date et qui a fait remonter le chômage des jeunes, entravant leurs velléités d’indépendance. Car l’immense majorité des jeunes n’a aucune envie de demeurer au-delà de 25 ans dans un état de dépendance matérielle et affective.

Ceux qui le font le font sous contrainte, à cause des difficultés qu’ils rencontrent à trouver un emploi stable ou suffisamment rémunérateur pour prendre un logement. Il s’agit souvent de garçons peu diplômés, les filles de même niveau d’étude ayant une possible stratégie alternative, celle de renoncer pour un temps à la vie active et de se mettre en couple. Cette stratégie est presque totalement répudiée dans les classes moyennes et supérieures, mais elle ne l’est pas tout à fait dans les classes populaires et parmi les jeunes filles en échec scolaire.

Comme l’avait montré Arnaud Régnier-Loilier en exploitant une enquête de l’Ined[1], la massification des études supérieures a eu pour effet de diffuser un modèle de décohabitation relativement précoce dans une grande partie de la jeunesse. En effet, cette démocratisation s’est effectuée en grande partie en province et les grandes villes universitaires au rayon de recrutement régional ont attiré des bacheliers ruraux ou issus de petites ou moyennes villes environnantes ; ces nouveaux étudiants ont pu, grâce aux aides au logement et pour certains aux bourses, prendre un logement en ville (ou dans les cités universitaires). Dès 21 ans la moitié des étudiants vit ainsi dans un logement individuel (données Observatoire de la vie étudiante, 2016). Il ne s’agit pas bien sûr, pour la plupart d’entre eux, d’une réelle indépendance économique : en moyenne, près de la moitié du budget des étudiants provient des aides familiales (OVE, 2016). Beaucoup d’entre eux reviennent également passer le week-end chez leurs parents. Mais ils ont pris goût à l’autonomie résidentielle, au fait de pouvoir vivre entre jeunes (parfois en colocation) et de partager les plaisirs de la jeunesse, les sorties et les fêtes dans un cadre urbain propice à cette sociabilité. Ils n’ont ensuite, une fois leurs études finies, aucune raison d’y renoncer, sauf s’ils y sont contraints par des nécessités économiques.

Un éloignement progressif du cercle familial

Le modèle français de décohabitation familiale est relativement original, intermédiaire entre le modèle tardif des pays du sud de l’Europe et le modèle de précocité des pays scandinaves. En France, d’après les données Eurostat, l’âge moyen au départ de chez les parents est de 24 ans, contre 30 ans en Italie et 21 ans au Danemark. Des raisons anthropologiques, institutionnelles et culturelles expliquent ces différences ancrées dans l’histoire longue. Le modèle de résidence néo-locale (Peter Lasllet), c’est-à-dire l’établissement des jeunes époux à l’écart des parents, trait saillant du modèle familial occidental apparu dès le Moyen-Age, était beaucoup moins présent dans le sud de l’Europe où prédominait des familles complexes ou indivises rassemblant plusieurs générations.

La France participe sans doute d’une combinaison du modèle méditerranéen et du modèle nordique et la symbiose originale à laquelle cela aboutit est celle d’un éloignement progressif du cercle familial : on s’émancipe sans rompre les liens et en profitant à distance (dans un logement autonome), de l’aide affective et matérielle des parents lorsque le besoin se fait sentir. Il s’agit au fond d’une sorte de généralisation du modèle étudiant que j’ai évoqué plus haut. Cela peut éventuellement conduire, mais dans un nombre de cas limités, à un retour chez les parents en cas de déboires professionnels ou amoureux. Tout cela livre donc un tableau très éloigné de la caricature des films Tanguy 1 et 2.

Une constante au fil des siècles

Au-delà, ces films créent un sentiment de malaise car ils véhiculent finalement une image stigmatisante de la jeunesse, une jeunesse qui cultiverait l’irresponsabilité et qui chercherait à profiter de façon indue des avantages que peut lui procurer la société. Je l’ai dit, cette image est fausse ; mais elle n’est pas nouvelle. En réalité, cette caricature est une constante au fil des siècles, des écrits (lorsque les films n’existaient pas) sur la jeunesse, présentée de façon constante comme impatiente et frivole.

Dans une comédie en un acte de 1888, Un jeune homme qui ne fait rien, Emile Légouvé fait parler ainsi un père qui refuse de donner la main de sa fille à ce jeune homme dilettante :

« C’est bourgeois, c’est crétin comme on dit chez vous autres,
Messieurs les jeunes gens ! Mais tous vos grands apôtres
Ne feront jamais qu’il soit accepté
Un jeune homme inutile à la société,
Un oisif. »

Rien de bien nouveau sous le soleil !

 

[1] L’enquête ERFI (Étude des relations familiales et intergénérationnelles)