De quoi l’autoritarisme des mouvements populistes est-il le nom? edit

Jan. 5, 2018

Le débat académique actuel sur la montée des mouvements populistes, en Europe, aux États-Unis mais aussi en Amérique latine, semble privilégier, comme trait fondamental de leur physionomie idéologico-politique, leurs caractéristiques illibérales. Et il est vrai que toutes ces formations (de « droite » ou de « gauche »), qui prennent toujours la forme de mouvements antisystème et sont dirigées par des chefs charismatiques ou démagogues, entrent en conflit avec l’aspect libéral-pluraliste de la démocratie.

Cependant, on pourrait se demander si cet illibéralisme n’est pas simplement l’épiphénomène, le résultat d’un autre élément essentiel de leur identité. Et si c’est le cas, le fait que nous nous concentrions sur ce qui est visible, à savoir leur caractère autoritaire, n’aurait-il pas alors pour effet de nous empêcher de concevoir leur « nature » antisystème particulière qui, sur la scène politique, prend la forme d’un style populiste belliqueux, selon Pierre-André Taguieff, idéologiquement orienté, à notre avis, vers une défense volontariste, décisionniste, d’une communauté culturellement constituée et souveraine ?

En effet, une autre caractéristique commune et importante de ces mouvements dits populistes, qui entendent incarner une « résistance » populaire aux élites dirigeantes, est leur tendance à s’approprier l’idéologie nationale sous une forme ou sous une autre, dans sa version identitaire ou souverainiste. Une petite partie des chercheurs qui étudient le phénomène populiste commencent seulement maintenant à accorder de l’importance à ses aspects culturels et à soupçonner que ce qu’on classait naguère comme « populisme » n’était pas seulement un « simple » conflit entre le « peuple » et les « élites », mais la confrontation hostile d’un sujet social nationalisé (voire ethnicisé) avec les élites dirigeantes nationales, lesquelles, pour les populistes, sont en même temps au service des « autres », des « étrangers » (que ces « autres » soient les migrants, la finance, parfois les deux). Et que par conséquent, l’appellation de « nationaux-populistes » donnée à ces mouvements était, parmi celles qui existent, la plus appropriée à décrire de manière relativement satisfaisante leur physionomie, à savoir le sentiment d’un abandon plutôt identitaire chez le « peuple », l’instrumentalisation d’une « insécurité culturelle » (selon Laurent Bouvet) diffuse qui, articulée sur des inégalités sociales, constitue, en transcendant les classes et les idéologies, un front de rejet de « l’establishment », de la « caste », qui dépasse les clivages traditionnels (tel celui qui oppose la droite à la gauche).

Mais cette appellation même de « populistes » accolée à ces mouvements a contribué jusqu’à un certain point à nous dissimuler la réalité (à partir du moment où elle a dicté, pour leur faire face, un « anti-populisme » sommaire de frappe libérale), comme cela risque d’être le cas aujourd’hui avec leur qualification d’« autoritaires » : qu’elle serve à les dénigrer, à les diaboliser même, en nous empêchant de répondre à la question suivante : de quoi l’autoritarisme des mouvements populistes est-il le nom ?

Identité/souveraineté

Dans une étude récente, où il analyse la physionomie idéologico-politique de la droite nationale-populiste européenne (et révèle du même coup des aspects importants de l’identité populiste de gauche), Pierre-André Taguieff a souligné que ces mouvements antipartis étaient plus nationalistes que populistes et mettaient en avant des problèmes d’« identité nationale » ou même de « souveraineté nationale[1] ». Leur populisme n’est pas une idéologie mais reflète la manière anti-conventionnelle par laquelle ils veulent « renverser » le système politique. Ils ne sont ni révolutionnaires ni traditionnalistes, mais nationalistes, et prônent une variante ou une autre du nationalisme (identité/souveraineté). Cette hypothèse est confirmée, à notre avis, par tous les succès récents, modestes ou importants, remportés par ces mouvements, depuis le Brexit jusqu’à l’élection de Trump, depuis l’entrée de l’AfD au Bundestag jusqu’à la victoire d’Andrej Babis en République tchèque, et à présent avec la question de l’indépendance de la Catalogne. La thématique de l’identité/souveraineté nationale est la thématique dominante, ce que l’obsession de classement qui habite la majorité des chercheurs étudiant le populisme les empêche de concevoir.

Il faut prendre en compte ici également l’évolution du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, dont la rhétorique se fait de plus en plus « républicaine » (au sens français du terme) et renforce les traits « eurosceptiques » de la physionomie de La France insoumise. S’il déclarait naguère qu’il n’aurait pas d’objection à ce qu’on le qualifie de « populiste », il peut se reconnaître aujourd’hui dans une forme de nationalisme de gauche, en signifiant par là, selon ses propres termes, la « souveraineté populaire ». Même si le dirigeant de La France insoumise oscille dans sa rhétorique entre souveraineté populaire et souveraineté nationale, comme le signale justement Taguieff, en pratique, la première ne se distingue pas de la seconde. C’est en partie, au moins, au nom de cette souveraineté que M. Mélenchon a demandé que le drapeau européen soit retiré de la salle de l’Assemblée nationale française. Et cela au moment où son principal adversaire, le président Macron, est un fervent partisan d’une perspective post-nationale, celle de la « souveraineté européenne ». Pour le dire autrement, avec les mots de François Ruffin, un des députés de la France insoumise : « Si on n’est pas fier de ce que l’on est, comment va-t-on y parvenir ? Maintenant, moi, je préfère toujours quand on associe le drapeau rouge et le drapeau tricolore, quand on chante la Marseillaise et l’Internationale. »

Un nouveau mouvementisme

Cette nouvelle question nationale qui fait son apparition et qui, selon Taguieff, n’est pas une « simple » survie de l’ancien nationalisme, mais constitue un nouveau nationalisme à l’ère de la mondialisation, montre à quel point l’idéologie nationale subsiste, en dépit des changements socio-économiques et technologiques. Dans le même temps, le fait qu’elle soit usurpée par ces mouvements, qui, au nom d’un peuple indivisible, se présentent comme l’expression d’un certain volontarisme (trompeur en réalité) et d’un décisionnisme (nous pouvons changer le cours des choses maintenant),  fonde la question nationale, la mobilisation nationale, comme étant au centre du politique, un politique qui prend substance dans le cadre de la souveraineté nationale-populaire. Un mouvementisme identitaire ou souverainiste, de masse et collectif, a-démocratique, est à l’ordre du jour. Si, d’ailleurs, nous tenons compte du fait que pour toutes ces formations, la politique est au fond une « guerre » pour la conquête du « pouvoir » (les références en ce sens du type carlschmittiennes, directes ou indirectes, sont en tout cas claires, du moins en ce qui concerne la « vision du pouvoir » de Mélenchon, autant que celle, par exemple, de Podemos, sans excepter, au contraire, le cas latino-américain), le « nouvel imaginaire politique » dont parle Mélenchon commence à se dessiner.

Il convient de rappeler brièvement ici ce qu’est pour Carl Schmitt une entreprise politique subversive de type mobilisateur et réussie, qui a les masses pour soutien social. Dans l’un de ses premiers textes (de 1923), intitulé La Théorie politique du mythe, il critique la conception sorélienne de la « grève générale » pour le choix qu’elle fait de son sujet social : selon Georges Sorel, c’était le prolétariat (l’« instinct » prolétarien), capable d’être mobilisé par la fabrication d’une figure repoussante de la « ploutocratie démagogique ». Pour Schmitt, l’expérience historique, depuis Napoléon et la révolution d’Octobre jusqu’au fascisme italien, a montré que c’est le mythe national et non le mythe prolétarien (le mythe de la lutte des classes) qui a réussi à sortir vainqueur du conflit qui les opposait, celui qui a mobilisé les masses avec le plus grand succès. Car dans le mythe national, contrairement au mythe des classes, restent actives ce que Schmitt appelle les représentations irrationnelles, « terriennes », « naturelles », les facteurs « instinctifs » du différencialisme culturel (tradition, langue, culture), capables de se tourner de manière plus efficace contre le rationalisme et le parlementarisme.

Certes, le national-populisme actuel n’est pas totalitaire (parce qu’il ne veut pas renverser le système socio-économique) ; cependant, son « dogme », sa « théologie politique », son décisionnisme moral, précisément parce qu’il présuppose l’existence et la foi dans le mythe d’un peuple unique et indivisible dont il « incarne » les émotions de manière immédiate, mouvementiste et massive, et sa foi dans l’absolutisation de sa souveraineté, rencontre automatiquement le mythe national, le mythe de l’unité nationale et de l’indépendance nationale.

Surtout en une période où ce mythe suscite un « mépris » des élites dirigeantes, l’instrumentalisation de l’identité et de la souveraineté nationales devient l’« essence » de ce qu’on appelle les mouvements populistes. Dans ce cadre, leur caractéristique fondamentale n’est pas leur illibéralisme réel, mais leur nationalisme, l’usurpation de l’idéologie nationale dont résulte leur illibéralisme. Le populisme en tant que style agressif fonctionne, à travers les mouvements correspondants, comme a-démocratique, se constitue en levier efficace d’une montée des revendications sociales et fournit le cadre manichéen-volontariste à l’intérieur duquel se déploie l’image idéalisée, mythique, de la nation réconciliée avec elle-même, qui coïncide avec celle du peuple en marche.

 

[1] Pierre-André Taguieff, La Revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe, Paris, PUF, 2015.