L'antisarkozysme n'est pas une politique edit

Feb. 21, 2008

La France est à nouveau le théâtre d'une pièce qu'elle aime à se rejouer de temps à autre.  L'argument nous en est familier. Il nous a été légué par notre grande Révolution : c'est celui de l'union des républicains contre la tyrannie. L'appel à la vigilance républicaine lancé par l'hebdomadaire Marianne et signé par diverses personnalités politiques ressort de cette tradition.

Dans la plupart des pays démocratiques, majorité et opposition s'opposent, programme contre programme. En France, la rhétorique politique a toujours préféré, comme figure principale, l'opposition du peuple contre ses tyrans. Rappelons-nous Le Coup d'Etat permanent écrit par François Mitterrand en 1964 contre le " pouvoir personnel " du général de Gaulle. Ce thème, qui réapparaît de loin en loin, constitue notre mode privilégié d'organisation du débat politique.

Il a ceci de particulier qu'il porte un modèle d'opposition au pouvoir politique qui consiste à mettre en cause sa légitimité en l'accusant de violer ses principes. Dès lors il n'est pas prioritaire d'opposer un projet à un autre. Il faut réaliser l'union des républicains contre la monarchie, élective ou non. Historiquement, ce réflexe républicain est également lié à la défense de la laïcité, principe fondateur de la République en France. Sous la Troisième République, les républicains ne pouvaient jamais s'unir sur un programme ni nouer des alliances durables. Mais ils savaient se regrouper au moment des élections au nom de la défense républicaine contre le " cléricalisme " et les " monarchistes ". Nos signataires reproduisent cette figure centrale de la politique française.

Il est vrai que le président en place a tout fait pour réactiver le vieux réflexe " anti-monarchiste " et " anticlérical " de défense de la République. Une meilleure connaissance des structures élémentaires de notre culture politique lui aurait permis d'éviter cet affrontement, à moins qu'il ne l'ait recherché. Ainsi, en matière de laïcité ou de posture présidentielle, il agite le chiffon rouge sur des points sensibles de la tradition républicaine française et alimente nécessairement la polémique.

Mais cet appel n'est pas une bonne idée. La " cartel des non " contre la constitution de 1958-1962 a jadis montré son inefficacité politique. Il traduit davantage les faiblesses de l'opposition qu'une capacité de proposition et un programme d'alternance crédible ; davantage le vieux penchant pour le " dire " que la capacité à " faire ". Certes, Nicolas Sarkozy a poussé loin la présidentialisation du régime. Mais il s'agit plus d'une différence de degré que de nature par rapport à la pratique de ses prédécesseurs. En outre il a été encouragé dans cette voie par la réforme institutionnelle voulue par Lionel Jospin et accomplie en 2000-2001, c'est-à-dire l'instauration du quinquennat et l'inversion du calendrier électoral. Puisque le premier reproche adressé par les signataires de l'appel concerne la dérive monarchique du pouvoir, il serait bon qu'ils indiquent clairement quelle réforme des institutions ils proposent et s'ils sont d'accord entre eux pour la présenter et pour tenter de la faire aboutir. Il faudra bien en finir un jour avec l'attitude schizophrénique de nombre de responsables politiques à l'égard du régime, qui consiste à le vilipender dans l'opposition mais à profiter de toutes les ressources qu'il offre une fois au pouvoir. C'est une grande faiblesse pour un pays que ce désaccord permanent de ses élites politiques sur ses institutions. Et ce n'est pas la " vigilance républicaine "  qui résoudra ce problème. 

D'autant que ce qui frappe aujourd'hui, ce n'est pas tant la puissance illimitée du pouvoir exécutif que son impuissance évidente. Impuissance à agir, à mener une action cohérente et lisible, à entraîner le pays sur la voie nécessaire de la réforme. Ce n'est pas d'une hyper présidence que nous souffrons mais d'une présidence empêtrée. Que le pouvoir se réfugie aujourd'hui dans le verbe et qu'il le fasse parfois de manière imprudente, critiquable voire provocatrice, c'est vrai. Mais cela n'oblige pas les oppositions à utiliser le même registre. L'appel du 14 février ne constitue pas une réponse politique, au sens moderne du terme, au pouvoir en place. Les leaders politiques devraient proposer plutôt que pétitionner. Leur appel brouille les lignes au lieu de les éclairer. Car à quoi finalement appellent-ils ? À renverser le président ? Cela ne paraît pas concevable. À constituer une nouvelle opposition unie ou, au moins à avancer quelques propositions communes ? Certainement pas. À affaiblir politiquement Nicolas Sarkozy ? À l'évidence oui, mais en cette matière, comme on l'a vu en 1962 et en 1968, il faut se méfier d'un possible effet boomerang.

La République n'a rien à y gagner de toutes manières. Nos différents protagonistes aiment à jouer une partition qu'ils connaissent bien, parce qu'elle est dans nos gènes politiques. Mais qui peut penser sérieusement que la situation actuelle voit s'opposer républicains et monarchistes ? De même tout le monde sait que cet appel n'a rien à voir avec des " méthodes staliniennes ". Il ne s'agit pas davantage d'un " complot politico-financier " !  Il s'agit, comme souvent, des deux côtés, d'une fuite vers le verbe dans une situation du pays que les leaders de toutes tendances ont bien du mal à maîtriser. D'un mélodrame, pas d'un drame. Un vieux mélodrame où chacun connaît son rôle par cœur et le joue à merveille. Et où la diabolisation réciproque permet d'échapper au monde réel.