L’Europe victime du dollar faible ? edit

Jan. 19, 2010

Le dollar a bien perdu de sa superbe lors de la décennie écoulée : s’il fallait 1,07 euros environ pour acheter un dollar en 2001, le billet vert est aujourd’hui accessible pour seulement 70 centimes. Les Etats-Unis trichent-ils en dépréciant leur monnaie pour sortir plus vite de la crise au détriment du reste du monde ?

Pas vraiment. Tout d’abord, la crise n’a pas vu un effondrement du billet vert. Avant qu’elle n’éclate en août 2007, le dollar valait environ 73 centimes. Le billet vert n’a donc perdu que 5 pourcent de sa valeur au cours de la crise, ce qui ne représente pas vraiment un effondrement. En fait, le dollar s’est d’abord renforcé jusqu’au début 2009. Cet engouement paradoxal des marchés pour la monnaie du pays à l’origine de la crise s’explique par le fait que les investisseurs paniqués ont cherché avant tout des placements liquides et sûrs. Les titres du gouvernement américains représentant le seul marché massif de tels titres, les investisseurs se sont rués sur ces produits, soutenant du coup la devise américaine. L’accalmie partielle des marchés, qui a depuis réduit cet engouement, explique la faiblesse du billet vert.

Si le dollar s’est bel et bien fortement affaibli lors de la décennie écoulée, perdant 40 percent de sa valeur contre l’euro depuis 2001, ce changement est en fait bien antérieur à la crise. Il était également attendu de longue date par les économistes. Les Etats-Unis connaissent un fort déficit de leur balance extérieure depuis 1995, important bien plus qu’ils n’exportent. Le rééquilibrage d’une telle situation passe par une dépréciation de la monnaie américaine afin de rendre les produits américains plus compétitifs sur les marchés mondiaux. La surprise parmi les économistes n’est pas vraiment que le dollar perde de sa valeur, mais qu’il ait fallu autant d’années avant que cela ne se produise. On ne peut donc pas d’un côté fustiger les Etats-Unis pour emprunter de fortes sommes auprès des investisseurs, et de l’autre s’emporter contre la dépréciation du dollar nécessaire pour limiter un tel déséquilibre.

Si la faiblesse du billet vert est inévitable, n’en demeure-t-il pas moins qu’elle permet aux USA de croître aux dépends des autres pays ? Et bien les choses ne sont pas si simples que cela. En effet le taux de change ne tombe pas du ciel mais reflète la situation économique. Une économie en forte croissance offre des perspectives d’investissement intéressantes, ce qui attire les investisseurs étrangers et pousse sa monnaie à la hausse. Entre 1995 et 2000, la croissance américaine a été de 4,3 pourcent, soit 1,6 pourcent de plus que la zone euro, cela alors que le dollar se renforçait fortement par rapport à la monnaie européenne. Si l’économie américaine a continué à croître plus rapidement que l’économie européenne entre 2000 et 2005, l’écart de croissance s’est réduit à 0,9 pourcent, et cela malgré la faiblesse du dollar. Depuis 2005 les deux régions ont crû à des rythmes similaires alors que le dollar continuait de s’affaiblir, quoique moins rapidement.

Il apparaît donc que les épisodes de faiblesse du dollar se produisent lorsque l’économie américaine n’est pas au mieux de sa forme. Les mouvements du taux de change agissent en fait comme un amortisseur. Lorsque la croissance aux Etats-Unis faiblit le dollar se déprécie. Cela rend les produits américains plus compétitifs et amortit dès lors la faiblesse de la croissance. Certes, cela se fait aux dépends de l’Europe. Toutefois le mécanisme marche dans les deux sens, et l’Europe bénéficie également d’une période de forte croissance de l’économie américaine car celle-ci entraine un renchérissement du dollar. Le taux de change peut être vu comme un mécanisme d’assurance qui contribue à égaliser les cycles conjoncturels entre pays, évitant la coexistence de régions en fortes croissance et de régions déprimées. Avant de fustiger la faiblesse du dollar, il convient donc d’apprécier les causes sous-jacentes de cette faiblesse.

Limiter les fluctuations des taux de change reviendrait à aligner les politiques monétaires des différents Etats entre elles. Comme les conditions économiques varient fortement d’une partie du globe à l’autre, adopter une politique monétaire unique revient à imposer la même taille de chemise à des gens aux corpulences bien différentes. Ce sont d’ailleurs des tensions de ce type qui ont amené l’effondrement du système de changes fixes de Bretton Woods. L’affirmation de Nicolas Sarkozy comme quoi « le monde est multipolaire, le système monétaire doit devenir multi-monétaire » implique bel et bien la coexistence de différentes monnaies. La valeur de ces monnaies va alors fluctuer, à moins de fixer les taux de changes, mais cela rendrait le système effectivement uni-monétaire. Difficile alors d’appeler de ses vœux un système multi-monétaire, tout en fustigeant les mouvements du taux de change.

Mais la crise actuelle n’a-t-elle pas montré clairement qu’un modèle de « chacun pour soi » pour l’économie mondiale conduit au désastre ? C’est vrai, mais la coopération entre les gouvernements peut – et devrait – prendre d’autres formes que de limiter les mouvements des taux de change. Tout d’abord, rappelons qu’il existe une certaine dose de coopération internationale. Par exemple, les banques centrales ont très rapidement coordonné leurs actions en réponse à la crise, dès le début. La coordination de la régulation des institutions financières, qui opèrent désormais à l’échelle globale, est un domaine où beaucoup reste à faire. Si bien des efforts ont été entrepris, comme par le comité de stabilité financière (Financial Stability Board), beaucoup de travail reste à faire. L’effort va s’avérer difficile face au lobbying du secteur financier. Quant à la politique monétaire, l’attention des banques centrales devrait se focaliser sur les conditions conjoncturelles dans leur pays, et non pas sur la valeur extérieure de leur monnaie. S’il est vrai que les girations du taux de change défient souvent l’entendement, y subordonner la politique monétaire est bien plus susceptible de déstabiliser que de stabiliser l’économie.